/ Théâtre
Performance
10 000 langages pour en faire un
Description
Comment les forces qui traversent langue nous atteignent, nous déplacent, nous ouvrent, nous détruisent ? Il y a dans la langue humaine, et en particulier dans l’écriture, quelque chose qui échappe au choix, à la maîtrise, à l’organisation des phrases. C'est une matière animale, violente, laide et magnifique. Elle nous dépasse et nous la contenons. Poète, romancière et autrice dramatique — lauréate du prix Goncourt de la poésie 2023 pour l’ensemble de son œuvre — Laura Vazquez s’installe aux Ateliers Berthier pour travailler à trois performances et poursuivre une écriture qui ne cherche pas à expliquer le monde, mais à se jeter dans ce qu’il a de plus obscur, de plus vivant et de plus mortel.
Extrait
je déteste la littérature.
la langue me dégoûte.
je n’aime pas les mots.
je déteste surtout la poésie et le théâtre.
la langue me prend je ne l’aime pas.
je ne suis surtout pas passionnée de littérature.
je déteste les passions et les collections et les sentiments morts.
la langue absorbe 100 000 fois.
elle est le bord visible d’une chose sans nom sans fin.
un bloc de silence entouré de fils qui font des phrases.
je ne comprends rien.
je suis hébétée comme les nourrissons.
je ne sais pas écrire. je déteste écrire.
les nourrissons viennent de naître ils sont propulsés.
je vois le texte quand je lis devant des personnes on me voit le voir.
quand je lis mes textes sur une scène c’est comme si j’ouvrais les veines de la langue je suis là je suis personne je veux être morte et vivante 10 000 fois et quand c’est terminé j’ai honte.
un jour devant d’autres humains.
un être humain est devenu l’humain qui sort de l’humain.
le souffle l’accent la bave le timbre le rythme le son ouvrent le sens les phonèmes le secret des syllabes les silences les répétitions la voix criée chuchotée les aliments qui se transforment en merde dans le corps etc. c’est l’odeur matérielle c’est un animal qui parle et c’est la langue humaine. le théâtre n’est pas imiter le réel.
un théâtre est anormal.
un poème est anormal.
il forme une anomalie.
ce sont des rires et des cicatrices anciens qui parlent.
ils précipitent.
comme des phénomènes de la nature comme les volcans les glaires l’ossature.
un théâtre un poème une littérature font un geste dans la langue humaine.
ils brisent la construction idéologique figée de la langue mondaine.
ils nous font sortir.
au départ pour les humains le théâtre la poésie la littérature sont une médecine.
dire est faire.
la médecine est dangereuse elle peut guérir et peut tuer.
parce que dire est faire.
sous la langue.
se trouvent des strates des sédiments des nappes sans fin sans fin.
les degrés surnaturels sous notre langue par notre langue.
nous pouvons les sentir comme les chiens qui sentent.
et les vivre dans un théâtre un poème un livre vrai.
c’est par 10 000 langages pour en faire un.
venu par les organes. une intelligence.
par les organes.
non pas venu de la pensée.
non pas venu de soi.
l’écriture n’est pas permise.
l’écriture permise sent le cadavre en décomposition.
l’écriture n’est pas permise dans les mécaniques de merde du langage telles que nous les vivons partout.
l’écriture est anormale et excrétoire.
l’écriture est avec les bêtes.
la respiration humaine est animale.
l’écriture n’est pas permise. les écrivain.e.s qui informent d’ailleurs n’écrivent pas. les écrivain.e.s qui parlent pour les malheureux d’ailleurs dégoûtent.
mon opinion dégoûte.
les opinions dégoûtent.
montaigne a écrit la plupart des motifs des troubles du monde sont d’ordre grammatical.
je veux créer les motifs des troubles du monde et les défaire et les baiser, etc.
la personne qui écrit ou dit le texte n’existe pas.
elle n’a pas d’intelligence.
elle n’a pas de pensée.
elle n’est pas cohérente.
elle n’a pas de logique.
elle se méprise en tant que personne.
elle a renoncé à 100% ou rien.
la personne qui dit le texte est absente à 100% ou rien.
c’est l’absence la plus profonde au monde.
à l’univers.
c’est le centre du vide.
le théâtre n’est pas sur la terre.
il disparaît quand il est là.
la poésie n’est pas sur la terre.
elle disparaît quand elle est là.
la littérature n’est pas sur la terre.
elle disparaît quand elle est là.
l’art n’est pas sur la terre.
il disparaît quand il est là.
il dit quelque chose comme oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui
oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui oui
oui oui oui oui oui oui

Trois propositions, trois formes distinctes autour de la langue humaine :
Crédits
création, texte, mise en scène
Laura Vazquez
production
Odéon Théâtre de l'Europe
Description
How do the forces that run through language reach us, move us, open us, destroy us? There is something in human language—and especially in writing—that escapes choice, control, and the organization of sentences. It is an animal matter: violent, ugly, and magnificent. It exceeds us, and yet we contain it.
Poet, novelist, and playwright—recipient of the 2023 Prix Goncourt de la poésie for her body of work—Laura Vazquez takes up residence at the Ateliers Berthier to develop three performances and pursue a form of writing that does not seek to explain the world, but to plunge into what is darkest, most alive, and most mortal within it.
Excerpt
I hate literature.
Language disgusts me.
I do not like words.
Above all, I hate poetry and theatre.
Language takes hold of me. I do not love it.
I am certainly not passionate about literature.
I hate passions, collections, and dead feelings.
Language absorbs itself a hundred thousand times.
It is the visible edge of something without a name, without an end.
A block of silence surrounded by threads that become sentences.
I understand nothing.
I am bewildered like an infant.
I do not know how to write. I hate writing.
Infants have just been born. They are hurled into the world.
I see the text when I read before people; they watch me watching it.
When I read my texts on stage, it is as though I were opening the veins of language. I am here. I am no one. I want to be dead and alive ten thousand times over. And when it is over, I am ashamed.
One day, before other human beings,
a human being became the human emerging from the human.
Breath, accent, saliva, timbre, rhythm, sound open meaning; phonemes, the secret of syllables, silences, repetitions, the shouted voice, the whispered voice, the food that turns into shit inside the body, etc. It is a material smell. It is an animal speaking, and that is human language. Theatre is not the imitation of reality.
Theatre is abnormal.
A poem is abnormal.
It creates an anomaly.
Ancient laughter and ancient scars are speaking.
They erupt.
Like natural phenomena: volcanoes, mucus, bone.
Theatre, a poem, literature—they make a gesture within human language.
They shatter the frozen ideological construction of worldly language.
They lead us outside.
Originally, for human beings, theatre, poetry, and literature were a medicine.
To speak is to act.
Medicine is dangerous. It can heal, and it can kill.
Because to speak is to act.
Beneath language
lie strata, sediments, endless underground layers.
Supernatural depths beneath our language, through our language.
We can sense them, the way dogs smell.
And experience them in a theatre, a poem, a true book.
Through ten thousand languages becoming one.
Coming through the organs. An intelligence.
Through the organs.
Not through thought.
Not through the self.
Writing is not permitted.
Permitted writing smells like a decomposing corpse.
Writing is not permitted within the shitty mechanisms of language as we live them everywhere.
Writing is abnormal. It is excretory.
Writing belongs with animals.
Human breathing is animal.
Writing is not permitted. Writers who merely inform are not writing. Writers who claim to speak on behalf of the unfortunate are disgusting.
My opinion is disgusting.
Opinions are disgusting.
Montaigne wrote that most of the troubles of the world are grammatical.
I want to create the causes of the world's troubles, undo them, and fuck them, etc.
The person who writes or speaks the text does not exist.
They possess no intelligence.
They possess no thought.
They are not coherent.
They have no logic.
They despise themselves as a person.
They have renounced everything—one hundred percent—or nothing.
The person speaking the text is absent one hundred percent—or nothing.
It is the deepest absence in the world.
In the universe.
It is the centre of the void.
Theatre is not on earth.
It disappears when it is there.
Poetry is not on earth.
It disappears when it is there.
Literature is not on earth.
It disappears when it is there.
Art is not on earth.
It disappears when it is there.
It says something like yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes
yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes yes
yes yes yes yes yes yes

Three proposals, three distinct forms centred on human language:
Credits
Creation, text and direction
Laura Vazquez
Production
Odéon Théâtre de l'Europe